#EDUCATION : rencontre avec Desak – fondation Pro-Bali

Desak….une femme incroyable, brillante, généreuse, et surtout si touchante ; quel bonheur de l’avoir rencontrée.

Desak a 48 ans et travaille pour l’état. Elle est professeur d’anglais. Elle enseigne à l’école de Singaraja dans le Nord de Bali.

Elle a créé il y a plusieurs années sa fondation, Pro-Bali, dont la mission est d’accueillir les enfants de tout âge pour leur enseigner l’anglais, l’informatique et les fondamentaux pour les plus petits. Une aide scolaire essentielle pour améliorer l’éducation des enfants et leur offrir de meilleures possibilités d’évolution : de l’anglais surtout pour les plus grands, qui pour beaucoup s’orientent vers le secteur le plus prometteur à Bali, le tourisme. Tous n’ont pas les moyens d’aller à l’école ou de payer les livres, notamment les plus petits à qui elle enseigne essentiellement l’écriture.

Desak les accueille, les instruit, souvent les nourrit, les aide s’ils ont des problèmes personnels, les conseille ; c’est une mère pour tous ces enfants, oui c’est une mère…et son histoire personnel me révèlera beaucoup sur elle et sur les raisons de cette fondation ; une histoire touchante qui me donne envie de parler d’elle et de toutes ces femmes à travers le monde si courageuses et si merveilleuses, qui tentent d’apaiser leur peine en aidant les autres, qui donnent de l’amour pour oublier qu’elles en ont manqué.  

Desak a été mariée deux fois. Elle a eu deux enfants de son premier mari. La séparation a été douloureuse, elle a perdu un mari mais surtout ses enfants…Car à Bali, le divorce est toujours défavorable aux femmes : si elles décident de divorcer, elles perdent tout; en cas de conflit c’est à l’homme que revient le droit de garde, quelque soit son comportement et le motif du divorce. Ainsi, beaucoup de balinaises restent souvent avec un homme qu’elles n’aiment plus, qui les trompent ou les traitent mal, tenues par la peur de se retrouver sans rien ni personne.

On retira à Desak ses enfants, dont son dernier qui n’était que tout petit à l’époque. Elle ne les voyait que très peu. Un vrai déchirement.

Puis un jour elle rencontra un autre homme, d’origine chinoise, très beau et brillant me dit-elle ; elle était très heureuse. Elle eu à nouveau deux enfants. Mais le schéma semble se reproduire… (faut-il se méfier des hommes trop beaux et trop brillants ?)... Il rencontra une autre femme lors d’un déplacement professionnel, et quitta Desak. « Une femme qui doit avoir plus d’argent que moi, d’un meilleur statut social peut être ... », me confie Desak blessée et triste.

Aujourd’hui, Desak a récupéré ses enfants du premier mariage ; elle est seule « financièrement, ce n’est pas toujours facile ».

Sa famille ne l’aide plus et il est difficile de revenir dans son village, car ici, si une femme se marie en dehors de sa communauté, elle ne peut plus la réintégrer « Je peux aller leur rendre visite mais conne une invitée, plus comme quelqu’un de la famille ; ils n’ont plus de responsabilité vis à vis de moi, ce ne sont donc pas eux qui paieront mon incinération et cérémonie religieuse si je meurs… ». C’est un sujet qui semble l’inquiéter.

La fondation, c’est une façon de gérer sa peine, car aider les autres c’est prendre du recul par rapport à sa propre douleur. Elle a perdu l’amour de son mari, mais reçoit chaque jour celui de ses élèves et amis.

Quand je lui ai demandé pourquoi cette fondation, elle m’a confié que lorsqu’elle l’a créée, on venait de lui retirer ses enfants… « Grâce à la fondation, j’avais des enfants à aider, des enfants à aimer… » ; elle me sourie les larmes aux yeux.

La fondation compte deux emplacements, un à Singaraja où vit Desak, mais aussi un à Patas, où deux personnes gèrent les cours, sur le programme et l’aide de Desak. Un troisième endroit est en projet.

Desak accueille aussi à la fondation des mères célibataires, beaucoup qui comme elle se retrouvent seules avec des enfants, avec peu de ressources et souvent peu d’espoir. Elle m’explique qu’elle ne sait pas toujours comment les aider . Les réunir, les écouter, partager, lui dis-je, c’est déjà beaucoup, elles se sentiront moins seules, moins exclues.

Le lendemain je passe la journée avec elle et ses élèves à la fondation, et je me rends compte que la fondation est en fait chez elle : elle dédie presque tout son espace à celle-ci. Une salle d’école pour les plus petits, un grand jardin qui accueille les cours d’anglais, une bibliothèque. Les cours d’anglais sont donnés sous forme de cours de conversation, sur un grand tapis dehors au son des oiseaux et au frais des arbres. J’assiste au cours : les élèves sont tous très appliqués malgré l’ambiance détendue et conviviale.

Je suis accueillie avec beaucoup de chaleur et de curiosité, tous les élèves viennent me parler, heureux de rencontrer une étrangère et de pratiquer leur anglais.

La plupart viennent après les cours, dès qu’ils peuvent pour travailler leur anglais. Ils ont compris que cela était la meilleure voie pour réussir dans le tourisme et essayer de gagner leur vie. Les motivations de la réussite ici ne sont pas les nôtres : le plus important pour eux est d’aider leur famille à manger et vivre, de faire la fierté des leurs, de s’ouvrir au monde.

Ces enfants ont soif d’apprendre et s’intéressent à tout. Me voilà donner un cours à Widi sur la révolution française et sur la deuxième guerre mondiale.

La France est pourtant si loin d’eux et de leur culture, mais ils veulent savoir, comprendre. Ils n’ont jamais quitté leur région, pourtant la fabuleuse fenêtre que représente aujourd’hui Internet ou la télévision leur montre des choses sur le monde, des images d’ailleurs, avec un fantasme de voyage qu’ils accompliront peut être un jour me confient-ils tous (autant vous dire que ma situation de « tourdumondiste » est un concept qui leur paraît complètement fou). Ils n’ont jamais quitté le nord de Bali, mais ils me parlent tous de la Tour Eiffel, de Zidane et de Thierry Henri (dans cet ordre….et oui, que des footballeurs, pas de politiciens).

A la fin du cours d’anglais, un des élèves se met au piano. La musique fait partie de l’enseignement que veut donner Desak, c’est une manière d’apprendre la langue et de partager de bons  moments tous ensemble. 

Chez elle, c’est un peu « la maison du bonheur » lui dis-je en rigolant à la fin de la journée. Elle reçoit plus de 65 élèves, aidée par de jeunes professeurs bénévoles. Certains sont comme ses enfants, ils mangent avec elle, l’aident à la maison et elle parle beaucoup avec eux.

Elle accueille aussi très souvent des occidentaux, beaucoup d’anglophones, qui dorment chez elle et qui en échange donnent des cours d’anglais aux enfants. Elle aime avoir du monde chez elle, c’est une mère avec famille nombreuse. Et cela lui va bien.

 

 

Quels sont maintenant tes projets Desak ?

« J’ai acheté un  terrain près de la mer, je voudrais créer un endroit d’accueil encore plus grand », pour des enfants, pour des étrangers, pour des mères célibataires, pour tous ceux qu’elle pourrait aider.

Je l’encourage, c’est une idée formidable.

Il faut qu’elle ait assez d’argent pour le faire me dit-elle, mais elle veut le faire.

Desak m’a dit que certains des mes articles sur d’autres personnes rencontrées autour du monde et leurs projets lui avaient donné de l’inspiration et l‘envie de développer davantage sa fondation. J’en suis heureuse. Et j’en suis sure, son projet se fera.

Je crois que Desak n’a pas perdu l’amour d’un mari, elle a plutôt rencontré sa destiné, celle d’aider les autres ; elle a des choses à accomplir et l’amour lui reviendra deux fois plus fort, de ses élèves et amis mais aussi bientôt d’un autre homme, qui l’aimera et la respectera profondément, un amour à la hauteur de l’incroyable femme qu’elle est. C’est ce que je lui ai dit en partant, car je sens qu’elle est meurtrie et qu’elle a pourtant de grandes choses à réaliser. Il faut parfois juste souffler sur la braise pour la raviver.

 

J’ai eu des nouvelles récemment de Desak. Elle a ouvert en 2014 son 3ème centre pour enfants et continue de recueillir et éduquer ceux qui en ont besoin. Elle a depuis 1 an récupéré la garde de ses enfants ...et enfin pris une revanche magnifique sur la vie.

 

Alice Vivian, mai 2012 – Indonésie, Nord Bali   Photos @Alice Vivian